Lorenzaccio - Acte V - Scène 1

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Au palais du duc.
Entrent VALORI, SIRE MAURICE et GUICCIARDINI.
Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les environs.

Sire Maurice

Giomo n’est pas revenu encore de son message ; cela devient de plus en plus inquiétant.

Guicciardini

Le voilà qui entre dans la salle.

Entre Giomo.

Sire Maurice

Eh bien ! qu’as-tu appris ?

Giomo

Rien du tout.

Il sort.

Guicciardini

Il ne veut pas répondre : le cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet du Duc ; c’est à lui seul que les nouvelles arrivent.

Entre un autre messager.

Eh bien ! le Duc est-il retrouvé ? sait-on ce qu’il est devenu ?

Le messager

Je ne sais pas.

Il entre dans le cabinet.

Valori

Quel événement épouvantable, messieurs, que cette disparition ! point de nouvelles du Duc ! Ne disiez-vous pas, sire Maurice, que vous l’avez vu hier soir ? Il ne paraissait pas malade ?

Rentre Giomo.

Giomo, à sire Maurice.

Je puis vous le dire à l’oreille, le duc est assassiné.

Sire Maurice

Assassiné ! par qui ? où l’avez-vous trouvé ?

Giomo

Où vous nous aviez dit : — dans la chambre de Lorenzo.

Sire Maurice

Ah ! sang du diable ! Le cardinal le sait-il ?

Giomo

Oui, Excellence.

Sire Maurice

Que décide-t-il ? qu’y a-t-il à faire ? Déjà le peuple se porte en foule vers le palais ; toute cette hideuse affaire a transpiré ; nous sommes morts si elle se confirme ; on nous massacrera.

Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles passent dans le fond.

Guicciardini

Que signifie cela ? va-t-on faire des distributions au peuple ?

Entre un seigneur de la cour.

Le Seigneur

Le Duc est-il visible, messieurs ? Voilà un cousin à moi, nouvellement arrivé d’Allemagne, que je désire présenter à Son Altesse ; soyez assez bons pour le voir d’un œil favorable.

Guicciardini.

Répondez-lui, seigneur Valori ; je ne sais que lui dire.

Valori

La salle se remplit à tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils attendent tranquillement qu’on les admette.

Sire Maurice, à Giomo.

On l’a enterré là ?

Giomo

Ma foi, oui, dans la sacristie. Que voulez-vous ! si le peuple apprenait cette mort-là, elle pourrait en causer bien d’autres. Lorsqu’il en sera temps, on lui fera des obsèques publiques. En attendant, nous l’avons emporté dans un tapis.

Valori

Qu’allons-nous devenir ?

Plusieurs seigneurs, s’approchant.

Nous sera-t-il bientôt permis de présenter nos devoirs à Son Altesse ? qu’en pensez-vous, messieurs ?

Le cardinal Cibo, entrant.

Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux ; le Duc a passé la nuit à une mascarade, et il repose dans ce moment.

Des valets suspendent des dominos aux croisées.

Les courtisans

Retirons-nous ; le Duc est encore couché. Il a passé la nuit au bal.

Les courtisans se retirent. Entrent les Huit.

Niccolini

Eh bien ! cardinal, qu’y a-t-il de décidé ?

Le Cardinal

Primo avulso, non deficit alter
Aureus, et simili frondescit virga metallo.

Il sort.

Niccolini

Voilà qui est admirable ! mais qu’y a-t-il de fait ? Le Duc est mort ; il faut en élire un autre, et cela le plus vite possible. Si nous n’avons pas un duc ce soir ou demain, c’en est fait de nous. Le peuple est en ce moment comme l’eau qui va bouillir.

Vettori

Je propose Octavien de Médicis.

Capponi

Pourquoi ? il n’est pas le premier par les droits du sang.

Acciaiuoli

Si nous prenions le cardinal ?

Sire Maurice

Plaisantez-vous ?

Ruccellai

Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le laissez, au mépris de toutes les lois, se déclarer seul juge de cette affaire ?

Vettori

C’est un homme capable de la bien diriger ?

Ruccellai

Qu’il se fasse donner l’ordre du pape.

Vettori

C’est ce qu’il a fait ; le pape a envoyé l’autorisation par un courrier que le cardinal a fait partir dans la nuit.

Ruccellai

Vous voulez dire par un oiseau, sans doute ; car un courrier commence par prendre le temps d’aller, avant d’avoir celui de revenir. Nous traite-t-on comme des enfants ?

Canigiani, s’approchant.

Messieurs, si vous m’en croyez, voilà ce que nous ferons : nous élirons duc de Florence mon fils naturel Julien.

Ruccellai

Bravo ! un enfant de cinq ans ! N’a-t-il pas cinq ans, Canigiani ?

Guicciardini, bas.

Ne voyez-vous pas le personnage ? c’est le cardinal qui lui met dans la tête cette sotte proposition ; Cibo serait régent et l’enfant mangerait des gâteaux.

Ruccellai

Cela est honteux ; je sors de cette salle, si on y tient de pareils discours.

Entre Corsi.

Messieurs, le cardinal vient d’écrire à Côme de Médicis.

Les Huit

Sans nous consulter ?

Corsi

Le cardinal a écrit pareillement à Pise, à Arezzo et à Pistoie, aux commandants militaires. Jacques de Médicis sera demain ici avec le plus de monde possible ; Alexandre vitelli est déjà dans la forteresse avec la garnison entière. Quant à Lorenzo, il est parti trois courriers pour le joindre.

Ruccellai

Qu’il se fasse duc tout de suite, votre cardinal ; cela sera plus tôt fait.

Corsi

Il m’est ordonné de vous prier de mettre aux voix l’élection de Côme de Médicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la république florentine.

Giomo, à des valets qui traversent la salle.

Répandez du sable autour de la porte, et n’épargnez pas le vin plus que le reste.

Ruccellai

Pauvre peuple ! quel badaud on fait de toi !

Sire Maurice

Allons, messieurs, aux voix. Voici vos billets.

Vettori

Côme est en effet le premier en droit après Alexandre ; c’est son plus proche parent.

Acciaiuoli

Quel homme est-ce ? je le connais fort peu.

Corsi

C’est le meilleur prince du monde.

Guicciardini

Hé ! hé ! pas tout à fait cela. Si vous disiez le plus diffus et le plus poli des princes, ce serait plus vrai.

Sire Maurice

Vos voix, seigneurs.

Ruccellai

Je m’oppose à ce vote formellement, et au nom de tous les citoyens.

Vettori

Pourquoi ?

Ruccellai

Il ne faut plus à la république ni princes, ni ducs, ni seigneurs ; voici mon vote.

Il montre son billet blanc.

Vettori

Votre voix n’est qu’une voix. Nous nous passerons de vous.

Ruccellai

Adieu donc ; je m’en lave les mains.

Guicciardini, courant après lui.

Eh ! mon Dieu ! Palla, vous êtes trop violent.

Ruccellai

Laissez-moi ; j’ai soixante-deux ans passés ; ainsi vous ne pouvez pas me faire grand mal désormais.

Il sort.

Niccolini

Vos voix, messieurs !

Il déplie les billets jetés dans un bonnet.

Il y a unanimité. Le courrier est-il parti pour Trebbio ?

Corsi

Oui, Excellence. Côme sera ici dans la matinée de demain, à moins qu’il ne refuse.

Vettori

Pourquoi refuserait-il ?

Niccolini

Ah ! mon Dieu ! s’il allait refuser, que deviendrions-nous ? quinze lieues à faire d’ici à Trebbio pour trouver Côme, et autant pour revenir, ce serait une journée de perdue. Nous aurions dû choisir quelqu’un qui fût plus près de nous.

Vettori

Que voulez-vous ! notre vote est fait, et il est probable qu’il acceptera. Tout cela est étourdissant.

Ils sortent.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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